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La diffusion de la technologie : une étude de cas italienne

D’après une interview de Joao VIEIRA DA CUNHA et Antonio GIANGRECO et leur article « Learning from unexpected technological success: An extended model of supply-side diffusion » (European Journal of Information Systems, 2021), co-écrit avec Lapo MOLA et Andrea CARUGATI.

Le succès d’un système d’information pour les établissements italiens de soins de longue durée, développé par un centre de santé avant d’être adopté par plus d’une centaine d’autres centres à travers l’Italie, nous offre un aperçu unique de la façon dont la technologie se diffuse dans la société.

En tant que consommateurs, nous nous imaginons souvent qu’une nouvelle technologie se diffuse de la façon suivante : une grosse entreprise de la tech ou une petite startup branchée propose un nouvel appareil, comme le dernier iPhone, avec bien souvent des fonctionnalités dont nous ne pensions pas avoir besoin, et le public achète ou n’achète pas le produit.

Il existe cependant d’autres explications à l’émergence d’une nouvelle technologie, sur lesquelles les auteurs d’une nouvelle étude se sont penchés. Dans le cas de l’iPhone, une entreprise développe un appareil, puis le commercialise… efficacement ou non. Mais une technologie peut également se répandre rapidement quand il existe un véritable besoin, que le public perçoit son utilité une fois le produit développé et l’adopte aussitôt. Il existe enfin une troisième raison à la diffusion d’une technologie : l’obligation ou autorisation par un corps institutionnel, comme le gouvernement français et son application de suivi Covid, laquelle permet aux citoyens de signaler leur état de santé, de renseigner leurs vaccinations, etc.

Généralement, une technologie ne bénéficie que d’une seule de ces formes de diffusion, c’est pourquoi la recherche dans ce domaine tend à se concentrer sur l’un de ces aspects à la fois. Toutefois, la popularisation du système d’information dont Joao VIEIRA DA CUNHA, Antonio GIANGRECO et leurs co-auteurs parlent dans leur étude possède des caractéristiques uniques qui regroupent ces trois types de propagation technologique.

Quatre étapes

Les chercheurs ont étudié la diffusion, sur une période de 16 ans, d’un système informatique médical utilisé en appui aux soins des patients et au suivi médical dans les établissements italiens de soins de longue durée.

La progression de la technologie à travers diverses étapes démontre qu’une même technologie peut être diffusée par des agents distincts du côté de l’offre (développeurs, organismes publics…) en fonction du stade du cycle de vie de la technologie.

Le système a tout d’abord été développé en interne par un établissement de soins de longue durée à but non lucratif pour son utilisation propre, dans le but d’améliorer les soins apportés à ses patients. Le centre médical a ensuite commencé à faire la promotion de son système informatique comme l’un des facteurs lui permettant d’offrir des soins de meilleure qualité.

D’autres établissements ont ensuite commencé à percevoir l’utilité de ce système informatique. Le centre médical d’origine a alors transféré sa licence à un éditeur de logiciels afin de développer et de commercialiser ce système, puisque ces responsabilités supplémentaires dépassaient les capacités du développeur créateur. L’établissement d’origine a seulement exigé que les mises à jour du système soient fournies gratuitement.

Finalement, le gouvernement régional a reconnu que ce système informatique était une façon efficace de collecter et de transmettre des informations médicales dans un format standardisé, permettant ainsi de réaliser des analyses, des comparaisons et des évaluations de performances jusque-là impossibles. Les autorités sanitaires locales ont ainsi rendu ce système obligatoire.

Enfin, grâce à la légitimité conférée par le gouvernement local, le système informatique s’est propagé à d’autres régions, même quand il n’y était pas exigé. L’éditeur de logiciels a continué à développer et à vendre le produit et la réputation de ce dernier lui a permis de grandement réduire le fardeau financier des campagnes marketing.

Des conditions propices

« Les facteurs les plus surprenants de cette recherche étaient les éléments déclencheurs du passage d’un stade au suivant, explique Joao VIEIRA DA CUNHA. Sans oublier les ressources nécessaires pour permettre à ces transitions d’avoir lieu. »

Lorsque le premier établissement a transféré sa licence à l’éditeur de logiciels, il l’a fait en cherchant un partenaire qui partageait ses valeurs. Un éditeur qui continuerait de développer le système tout en demeurant fidèle à l’intention première du produit et comprendrait le potentiel social de cette technologie.

Afin d’amplifier son rôle dans la société, il était nécessaire que l’éditeur de logiciels améliore le produit et simplifie son utilisation pour les futurs utilisateurs (dans ce cas précis, pour le personnel médical, qui n’est pas toujours à l’aise avec les nouvelles technologies) afin de réduire au maximum leur besoin de formation. L’éditeur a donc retravaillé l’interface pour la rendre plus intuitive et permettre au logiciel de migrer d’une utilisation sur ordinateur à une utilisation sur PC portable et, plus tard, sur tablette.

Quand la technologie a été imposée par le gouvernement local, tous les établissements de soins n’étaient pas en mesure de l’acheter. C’est pourquoi la création d’une structure financière (un partenariat avec une banque locale afin de couvrir le coût de la licence et de la formation) s’est avérée une condition cruciale à la diffusion de cette technologie.


Applications pratiques

Les entreprises qui développent une technologie pour leur propre utilisation doivent avoir conscience qu’elle peut susciter l’intérêt d’autres sociétés, ce qui, plus tard, peut avoir pour résultat une pression grandissante pour développer et commercialiser cette technologie. Il peut alors devenir intéressant de former un partenariat avec une entreprise informatique.

Pour les sociétés informatiques, il peut être intéressant de surveiller de près les nouvelles technologies créées par des utilisateurs, car ces nouveautés ont souvent un potentiel de commercialisation.

Joao VIEIRA DA CUNHA ajoute : « Notre étude souligne le besoin d’assurer la mise en place d’une structure de soutien pour permettre aux gens d’adopter ces technologies. » Cela inclut une aide au financement et à la formation, des éléments qui ont été décisifs dans l’adoption de cette technologie.


Métohodologie

Les auteurs ont compilé des données pour cette étude longitudinale de 2008 à 2014, mais ont reconstruit la période remontant jusqu’à 1999, année où la technologie médicale d’origine a été développée. Les chercheurs ont interrogé 116 participants, dont certains ont participé au développement du système, commercialisé le logiciel ou fait partie des autorités publiques ayant permis son utilisation, mais aussi des établissements de soins qui ont ou n’ont pas adopté ce système.

Biographie

Joao VIEIRA DA CUNHA est professeur en systèmes d’information et directeur de recherche à l’IÉSEG. Il étudie le leadership à l’ère numérique et se concentre principalement sur la production et l’utilisation des données dans les entreprises.

Antonio GIANGRECO est professeur en gestion des ressources humaines et doyen associé aux relations internationales à l’IÉSEG. Ses principaux sujets de recherche sont les changements engendrés par l’informatique, le bien-être et l’évaluation rémunération/performance.