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Paroles d’experts – On ne naît pas entrepreneur, on le devient

D’après un entretien avec Elisabeth Mueller et son article « Does skill balancing prepare for entrepreneurship? Testing the underlying assumption of the jack-of-all-trades view » (Applied Economics, 2022), co-écrit avec Lorna Syme.

Les entrepreneurs possèdent logiquement un large éventail de compétences. En effet, ils doivent partir de zéro, en s’appuyant sur un personnel réduit voire inexistant, et donc se charger personnellement de nombreuses tâches. Mais l’acquisition de ces divers talents découle-t-elle d’une propension naturelle ou d’une nécessité ? Peut-être existe-t-il une troisième possibilité, comme le suggère un récent article.

Biographie
Elisabeth Mueller, professeure en innovation et entrepreneuriat à l’IÉSEG, a rejoint l’école en 2020. Ses travaux de recherche portent sur la réussite des expériences entrepreneuriales et sur la gestion de la propriété intellectuelle. Elle est titulaire d’un doctorat en économie de la London School of Economics.

À l’époque où Steve Jobs, cofondateur d’Apple, bricolait dans son garage créant ce qui allait devenir une multinationale, il n’imaginait probablement pas que ses cours de calligraphie à l’université lui seraient utiles. Cette compétence a pourtant trouvé son application dans le Macintosh, un ordinateur proposant des caractères, des polices et des calligraphies variés. Steve Jobs, qui n’était pas un pur geek, disait ceci : « Je me suis toujours considéré comme un homme des sciences humaines quand j’étais enfant, mais j’aimais l’électronique ». C’est l’intersection des deux disciplines « qui fait chanter nos cœurs ».

Si cet exemple est peut-être extrême, la plupart des entrepreneurs ont effectivement besoin de compétences diverses. Edward P. Lazear, chercheur à Stanford, est à l’origine de ce que l’on appelle la théorie du « touche-à-tout », selon laquelle les personnes possédant un spectre de compétences plus large sont davantage susceptibles de devenir entrepreneurs, une corrélation qui a été largement confirmée par d’autres chercheurs.

Toutefois, les causes de cette corrélation ont fait l’objet de débats entre chercheurs.

Prédisposition ou investissement
Certains chercheurs ont observé que les entrepreneurs ont des dispositions ou des penchants naturels pour la variété, qui les incitent à acquérir des compétences (hypothèse de la prédisposition), tandis que pour d’autres, les personnes qui souhaitent devenir entrepreneurs se donnent les moyens d’acquérir un large éventail de compétences (hypothèse de l’investissement).

Lorna Syme et Elisabeth Mueller, chercheuses, se sont intéressées à une variante de ce débat entre l’inné et l’acquis. À partir d’un ensemble de données unique, elles ont cherché à savoir si les personnes contraintes à changer d’emploi (et donc à acquérir de nouvelles compétences) par la force des choses avaient plus de chances de devenir entrepreneurs par la suite.

« Ce qui nous intéresse dans cet article, c’est de voir si les personnes qui ont été « forcées » à acquérir des compétences plus variées, en changeant malgré elles d’emploi, sont plus susceptibles de devenir des entrepreneurs », explique Elisabeth Mueller dans un entretien.

Un ensemble de données unique
Les recherches antérieures sur le lien entre la variété des compétences et l’entrepreneuriat se contentaient généralement de comptabiliser les différents postes occupés précédemment par les professionnels, et les domaines, secteurs d’activité ou services dans lesquels ils avaient travaillé. Comme le soulignent les auteures dans leur article, ces approches ont deux défauts. D’une part, on suppose plutôt qu’on ne démontre qu’un changement d’emploi élargit l’éventail des compétences. D’autre part, il n’y a pas de distinction entre un changement d’emploi volontaire (qui pourrait indiquer un désir d’acquérir de nouvelles compétences, en faveur de l’hypothèse de la prédisposition) et un changement d’emploi involontaire (plutôt favorable à l’hypothèse de l’investissement, même s’il s’agit d’un investissement non prémédité).

La première étude à mesurer les compétences inhérentes à un changement d’emploi involontaire, menée par Lorna Syme et Elisabeth Mueller, s’est appuyée sur une enquête réalisée auprès des ménages allemands entre 1990 et 2015, contenant des informations sur la situation professionnelle des travailleurs, le type de profession et la cause de chaque changement d’emploi. Ces données ont été couplées à des informations provenant de deux autres enquêtes sur l’emploi en Allemagne, qui précisaient les compétences associées à chaque profession.

La combinaison de ces données a permis aux chercheuses de déterminer si les travailleurs avaient changé d’emploi involontairement (à la suite d’un licenciement par exemple) et quelles compétences ils avaient acquises dans leurs nouveaux emplois. Le travail à son compte a été considéré comme de l’entrepreneuriat.

On peut devenir entrepreneur
Comme l’indiquent les deux chercheuses dans leur article, il y a bien une corrélation entre le renforcement des compétences et la probabilité de devenir entrepreneur : « le développement des compétences à la suite d’un changement involontaire d’emploi augmente la probabilité de devenir indépendant ».

On note qu’après un seul changement d’emploi involontaire de plus (avec les compétences supplémentaires qui en découlent), la probabilité de devenir entrepreneur est plus que doublée.

« Nous démontrons qu’un travailleur a plus de chances de devenir entrepreneur non seulement parce qu’il acquiert volontairement de nouvelles compétences, mais aussi lorsqu’il change involontairement d’emploi », conclut Elisabeth Mueller.

Dans l’article, les auteures notent que ces résultats « alimentent le débat actuel sur la question de savoir si l’on naît ou si l’on devient entrepreneur ». « Cette étude suggère que tout individu, y compris s’il n’y est pas prédisposé, peut se préparer de manière productive à l’entrepreneuriat », ce qui n’est pas sans conséquence pour « les programmes de formation et de promotion de l’entrepreneuriat », soulignent-elles.

Applications pratiques
Ces résultats, montrant l’importance d’un bagage de compétences variées, même acquises involontairement, ont un intérêt certain aussi bien pour les gouvernements et les établissements d’enseignement que pour les actifs. Ils suggèrent en effet que l’esprit d’entreprise peut, dans une certaine mesure, être enseigné, et encouragent les gouvernements et les établissements d’enseignement à faciliter l’apprentissage d’un large éventail de compétences (pas seulement dans le marketing et la finance) dans le cadre de tous les programmes d’entrepreneuriat. De même, quelqu’un qui espère devenir entrepreneur un jour peut bénéficier d’avoir occupé différents postes afin d’acquérir une large gamme de compétences.

Méthodologie
Cette étude s’est appuyée sur le panel socio-économique allemand (SOEP) de 1990 à 2015, qui dispose d’informations sur la situation professionnelle des travailleurs, le type de profession et la cause de chaque changement d’emploi. Ces informations ont été couplées à celles recueillies en 2006 par l’Institut fédéral de la formation professionnelle (BIBB) et l’Institut fédéral de la sécurité et de la santé au travail (BAuA) sur les compétences associées à chaque profession.