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Changement climatique : entretien avec le professeur Hayley WALKER en amont du Sommet de la COP26 à Glasgow

Alors que le Royaume-Uni s’apprête à accueillir la 26ème Conférence des parties sur le changement climatique des Nations unies (COP26), le sommet sur le climat le plus important depuis l’Accord de Paris (COP 21), nous nous sommes entretenus avec Hayley WALKER, professeure de négociation internationale, sur les défis de la présidence (Royaume-Uni) et l’importance d’établir la confiance entre les différentes parties. Elle nous parle de la conférence à venir à Glasgow et des résultats de ses recherches sur la façon dont les présidences des COP peuvent instaurer, utiliser ou bien perdre la confiance.

Que va-t-on décider lors de la COP 26 et pourquoi est-ce si important ?

A la COP21 à Paris, les pays sont parvenus à un accord sur un processus visant à prévenir un réchauffement climatique catastrophique, mais les engagements qu’ils ont pris en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre étaient encore loin d’être suffisants. Ils ont alors intégré à l’accord ce que l’on appelle le « mécanisme à cliquet » selon lequel les gouvernements doivent revenir tous les cinq ans avec des objectifs plus ambitieux dans le cadre des ‘Contributions Déterminées au niveau National’ (NDC).

La COP26, qui a été retardée d’un an du fait de la pandémie, marque le premier cycle de ces NDC plus ambitieux visant à réduire l’écart entre la réalité actuelle et ce qui est nécessaire pour atteindre l’objectif de 1,5°C que les pays se sont fixés dans l’accord de Paris.

Les yeux du monde entier sont rivés sur la conférence de Glasgow pour voir si les dirigeants s’engageront à réduire rapidement les émissions de gaz à effet de serre pour « maintenir l’objectif de 1,5°C en vie ». Il est très peu probable que ce cycle de NDC suffise pour atteindre l’objectif de 1,5°C. La question importante est maintenant de savoir si l’action collective à la COP sera suffisamment ambitieuse pour maintenir cet objectif à portée de main dans les années à venir.

 Qu’est-ce qui vous a poussée à mener vos recherches sur les négociations multilatérales sur le climat impliquant près de 200 pays ?

Je me souviens du moment où, pendant la COP21 à Paris, Laurent Fabius a frappé le marteau et annoncé que l’accord avait été adopté. J’ai trouvé cela très émouvant, mais comme beaucoup d’autres, je me suis aussi demandé pourquoi cela avait pris aux gouvernements plus de 20 ans de négociations pour y parvenir.

A la même période, je suivais un cours sur la politique environnementale mondiale dans le cadre de mon master, dans lequel nous avions un exercice de simulation des négociations de la COP21. Chaque étudiant devait représenter un pays et l’on m’a demandé d’endosser le rôle de présidente. Alors que j’observais le déroulement des négociations de Paris, j’ai pu me rendre compte moi-même de la difficulté de réunir autant de pays pour parvenir à un accord. En commençant mes recherches, j’ai réalisé à quel point c’était complexe et difficile. Réunir près de 200 pays aux positions, intérêts et idéologies très divergents pour parvenir à un consensus est une mission très difficile. Il n’y a pas de solution miracle, il faut une combinaison de nombreux facteurs différents : géopolitiques, sociétaux, économiques, et une présidence de la COP efficace ayant les compétences diplomatiques pour servir de médiateur entre les gouvernements, ainsi que la capacité logistique pour accueillir une conférence de cette envergure. Les chercheurs ne peuvent pas faire grand-chose pour les relations entre la Chine et les Etats-Unis ou le climat économique mondial, mais nous pouvons appliquer les notions de comportement organisationnel et de management pour mieux comprendre comment les organisateurs de négociations internationales peuvent guider le plus efficacement possible le processus et les personnes qui y travaillent. J’espère que mes recherches contribueront à aider les présidences dans ce rôle clé au cours des prochaines années.

Quels sont principaux défis et les éléments que la présidence britannique doit garder à l’esprit ?

Au cours des cinq dernières années, j’ai conduit des recherches sur la manière dont les présidences des sommets climatiques des Nations Unies peuvent instaurer, utiliser et perdre la confiance, et les effets que cela peut avoir. Une perte de confiance dans la présidence peut entrainer un manque d’autorité et de légitimité de la part de la présidence pour mener à bien les négociations. Si la confiance dans la présidence ne garantit en aucun cas un résultat positif, un manque de confiance dans la présidence, quant à lui, est certainement susceptible de faire échouer le processus complexe et de saboter toutes les chances de parvenir à un accord.

Je crois qu’il y a deux pièges que la présidence doit éviter. Premièrement, éviter de « pousser ». Même si cela paraît contre-intuitif compte tenu de l’urgence de la crise climatique, la présidence doit résister à la tentation de pousser les négociateurs dans une direction plus qu’une autre. Il est essentiel que la présidence soit perçue comme agissant de manière impartiale.

Deuxièmement, les présidences doivent chercher à appliquer une politique « sans surprise » pour éviter de susciter le mécontentement des délégués. Cela a été le cas de la présidence française : bien qu’elle ait rencontré à huis clos des acteurs clés pour négocier des compromis pendant les derniers jours du sommet de Paris, elle l’a fait avec le consentement de toutes les personnes présentes. Personne n’aime être “hors du coup” : cela vaut également pour les négociateurs sur le climat.

En ce qui concerne la confiance, la présidence est confrontée à d’énormes défis, notamment en raison d’une géopolitique défavorable, une évolution inégale de la crise COVID et les difficultés logistiques liées à la gestion d’une COP équitable et inclusive pendant une pandémie. Certaines décisions politiques qui ont été prises récemment au Royaume-Uni ont également accru les tensions à l’approche de la conférence.

Qu’est-ce qui fera le succès du sommet ?

La COP26 ne résoudra pas la crise climatique, elle fait partie d’un processus. Ce qui est important, c’est que nous ayons une feuille de route crédible pour atteindre l’objectif de 1,5°C. Nous n’y parviendrons pas à Glasgow mais comment accélérer encore les engagements d’ici à 2030 pour maintenir ce but en vie ? Je pense que cela dépendra beaucoup du respect des pays développés de leur engagement à fournir 100 milliards de dollars de financement par an pour le climat aux pays en développement.

La conclusion du « Paris Rulebook », un ensemble de lignes directrices techniques qui permet aux gouvernements de commencer à mettre pleinement en œuvre l’accord, représenterait également un pas en avant. Enfin, je pense qu’il est impératif que la présidence puisse superviser un processus perçu comme légitime, où la voix de chacun est entendue, et où les négociations se déroulent dans un climat bienveillant et de confiance. Cela permettra aux parties de revenir rapidement en 2022, lors de la prochaine COP pour poursuivre sur cette lancée et ne pas perdre de temps pour réduire l’écart de 1,5°C.

Biographie

Hayley WALKER est professeure de négociation internationale à l’IÉSEG où elle donne des cours sur la négociation interpersonnelle. Ses recherches sur les présidences danoise et française ont été publiées l’année dernière dans International Studies Quarterly. Parallèlement à son travail académique, elle est également directrice du groupe de réflexion et de conseil à but non lucratif The Centre for Multilateral Negotiations. Elle est l’un des éditeurs d’un nouveau livre intitulé Negotiating the Paris Agreement : The Insider Stories, publié par Cambridge University Press (dont le lancement est prévu lors de la COP26 à Glasgow).