Ados solitaires sur Facebook : y trouvent-ils réellement ce dont ils ont besoin ?

3 octobre 2019

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D’après une interview d’Elodie Gentina et son article « Digital natives’ coping with loneliness: Facebook or face-to-face? » (Information & Management, 2018), coécrit avec Rui Chen.


Nous vivons dans un monde où la technologie est omniprésente, c’est donc tout naturellement que nos adolescents se tournent vers les médias sociaux pour fuir la solitude. Une fausse bonne idée, car les échanges en face à face permettent de tisser des liens bien plus pérennes. Une étude nous dévoile pourquoi certains jeunes préfèrent les relations virtuelles et pourquoi nous devrions les encourager à tisser des liens dans le monde réel.


Ultra-connecté ne veut pas dire ultra-entouré

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Elodie Gentina

Les jeunes Américains d’aujourd’hui passent un temps extravagant (6 à 9 heures par jour !) à naviguer sur les médias de divertissement. Ils ne se contentent plus de regarder la TV ou d’écouter de la musique, mais consomment de plus en plus de jeux mobiles, de médias sociaux et de vidéos en ligne. C’est le constat qu’a réalisé en 2015 Common Sense, une association à but non lucratif des États-Unis. Son rapport révèle également que 78 % des adolescents consultent leurs téléphones portables toutes les heures. Grands utilisateurs de SMS, ils mettent régulièrement à jour leurs pages Facebook (95 % des jeunes âgés de 16 et 24 ans y possèdent un profil), partagent leurs photos sur Snapchat, regardent des vidéos sur YouTube… la liste n’en finit pas.

Le bilan est similaire en France, où les adolescents sont si accros à leurs smartphones que 40 % d’entre eux dorment avec ! « C’est comme un doudou numérique, » observe Elodie Gentina, Professeur à l’IÉSEG School of Management, qui a consacré la plupart de ses recherches à cette nouvelle génération, baptisée « Génération Z ». Ces enfants de l’ère connectée, ou « natifs du numérique » comme les appellent les spécialistes, grandissent et évoluent dans un monde saturé par la technologie. Pourtant, ces ados ultra-connectés souffrent autant, si ce n’est plus, de la solitude que les générations précédentes.

D’après le dernier rapport de recherche d’Elodie Gentina, près de 80 % des natifs du numérique se sentent continuellement seuls. Alors pour compenser, ils se tournent parfois vers les autres afin de partager leurs intérêts ou leurs difficultés. C’est ainsi que se développent les relations interpersonnelles. Mais les natifs du numérique ont-ils systématiquement recours aux médias sociaux pour tisser des liens avec leurs pairs ? « Nous devons absolument comprendre cette nouvelle génération, parce que leur comportement deviendra la norme, que cela nous plaise ou non, » explique Elodie Gentina. Avec son coauteur, Rui Chen, professeur associé à l’université d’État de l’Iowa (Ivy College of Business), elle s’est donc donné pour objectif de découvrir pourquoi certains adolescents choisissent de se tourner vers le numérique, quand d’autres préfèrent les interactions sociales traditionnelles.

Distinguer les mentalités actives et passives

Les chercheurs ont réalisé un sondage auprès de plus de 400 adolescents français afin d’estimer leurs capacités d’adaptation. Leur objectif ? Découvrir à quoi pensent les jeunes lorsqu’ils se sentent seuls (s’inquiètent-ils du passé, par exemple ?), comment ils réagissent (gardent-ils leur calme ou ont-ils tendance à agir immédiatement ?) et dans quelle mesure ils discutent de leurs sentiments personnels et de leurs angoisses avec leurs amis, sur Facebook et dans la vraie vie. Leurs réponses ont permis d’identifier deux profils : les adolescents aux stratégies d’adaptation actives, qui s’attaquent directement au problème, et ceux aux stratégies d’adaptation passives, qui tentent d’ignorer le problème. Plus concrètement, « les mentalités actives se tournent vers la communication traditionnelle, le plus souvent à l’école, tandis que les mentalités passives préfèrent partager leurs émois sur les réseaux sociaux, » explique Elodie Gentina.

Bien que les smartphones et les tablettes (les natifs du numérique accèdent à Facebook sur des appareils mobiles, et non sur ordinateur) soient des outils qui permettent « d’entretenir ou d’approfondir des amitiés », Elodie Gentina met en garde contre les relations développées sur Facebook, souvent plus superficielles, qui créent l’illusion de l’amitié. « Même la nouvelle génération a besoin de vrais contacts, » explique la professeur avant de citer l’exemple du regain de popularité du mouvement scout. Son coauteur et elle plaident en faveur des interactions traditionnelles : « parler face à face permet de tisser et d’entretenir des relations de qualité, grâce auxquelles nous pouvons communiquer de façon personnalisée, par la voix mais aussi les gestes, les expressions faciales, le langage corporel et le contact visuel. »

Les garçons préfèrent le virtuel, les filles le traditionnel

L’un des résultats les plus frappants est la nette différence de préférences entre filles et garçons : le sondage révèle que si les adolescentes ont un vrai penchant pour les interactions réelles, leurs camarades masculins, eux, ont tendance à favoriser Internet. Pourquoi ce contraste ? La théorie du genre suggère que les femmes ont une propension à adopter une attitude « communautaire », plus orientée vers autrui et s’appuyant sur la coopération et l’intimité. Les hommes, eux, ont plus fréquemment un comportement dit « agentique », plus compétitif, plus indépendant, voire plus agressif. Ce type de rôle dominant, lié au genre, mène rarement aux démonstrations d’empathie ou de compassion nécessaires pour tisser des liens sociaux intimes. Et oui : les rôles liés au genre s’observent toujours aujourd’hui, « quel que soit notre degré d’égalitarisme lorsque nous élevons nos enfants », constate Elodie Gentina.


Applications pratiques

Si les relations interpersonnelles nées des réseaux sociaux sont associées à l’évitement des problèmes et à une mentalité passive, les parents et éducateurs peuvent encourager les adolescents solitaires à chercher des façons plus constructives de tisser des liens avec autrui. Les garçons, en particulier, pourraient avoir besoin d’un coup de pouce supplémentaire, comme un modèle à suivre, pour améliorer leurs compétences sociales.

Sur le lieu de travail, Elodie Gentina recommande également de favoriser les contacts « réels » entre le manager et le Z ainsi que des feedbacks réguliers, plutôt que le fameux entretien d’évaluation de fin d’annéeElle estime qu’un « retour aux fondamentaux » et à la communication traditionnelle s’avérerait bénéfique pour la nouvelle génération. Selon elle, les employeurs ne devraient pas céder à la tentation de n’utiliser que des outils de messagerie instantanée pour recruter et travailler avec les natifs du numérique.

Biographie

Elodie Gentina est professeur associée en marketing à l’IÉSEG School of Management. Elle est diplômée d’un doctorat en marketing de l’université de Lille 2 ainsi qu’une Habilitation à Diriger des Recherches. Elle est l’auteur des livres « Génération Z, des Z consommateurs aux Z collaborateurs » (2018, Dunod), et « Marketing et Génération Z » (2016, Dunod). Elle est également conférencière en entreprise sur la thématique de la Génération Z.

Méthodologie

Les chercheurs ont demandé à 409 adolescents (âgés de 13 à 18 ans) de répondre à un sondage en classe. Ce dernier avait pour but d’étudier leurs stratégies d’adaptation face au sentiment de solitude, qu’il s’agisse de leur capacité à résoudre le problème ou des émotions suscitées, et de mesurer leur comportement social en ligne et dans la vraie vie. Les chercheurs ont ensuite développé un modèle conceptuel, testé à l’aide de la méthode des équations structurelles, afin d’analyser le sentiment de solitude, les différentes stratégies d’adaptation et le mode de communication online / offline.


 

IÉSEG