À qui profitent les gains de productivité ?

20 décembre 2017

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D’après un entretien avec Hervé Leleu et Jean-Philippe Boussemart et l’article “Generation and distribution of the total factor productivity gains in US industries”, de Jean-Philippe Boussemart, Hervé Leleu et Edward Mensah, ( Applied Economics¹, 6 octobre 2016).

Quand une organisation améliore sa performance, qui en tire profit ? Les actionnaires, les salariés, les clients, les fournisseurs, l’État ? Avec les tableaux de bords habituels, il est très difficile de répondre à cette question. Grâce à l’analyse des comptes de surplus, Jean-Philippe Boussemart et Hervé Leleu lui apportent une réponse pertinente.


Biographies

heve-leleuHervé Leleu est Directeur de Recherche au CNRS, Directeur du LEM (Lille Économie Management, UMR 9221), et Professeur à l’IÉSEG School of Management. Ses recherches portent sur la théorie de la production et la productivité. Il s’est intéressé en particulier à l’évaluation de la performance hospitalière.

 

boussemart-jean-philippeJean-Philippe Boussemart est Professeur des Universités en sciences économiques à l’Université Lille 3 Sciences Humaines et Sociales et Professeur à l’IESEG School of Management. Il est aussi Chercheur au LEM (Lille Économie Management, UMR 9221). Ses recherches portent sur l’économie de la production, l’analyse de la productivité et ses applications dans différents domaines, notamment le secteur agricole.


Méthodologie

Hervé Leleu et Jean-Philippe Boussemart confrontent l’analyse des comptes de surplus à la théorie de la production économique. Dans un premier temps, ils appliquent ces deux approches à 63 secteurs de l’économie américaine, en analysant les données du Bureau of Economic Analysis de 1987 à 2012. La rentabilité d’un secteur est appréciée par l’excédent net d’exploitation et tient compte de l’érosion monétaire. En rapprochant l’analyse des comptes de surplus à la théorie économique, les chercheurs mesurent la productivité globale des facteurs et obtiennent une analyse de la répartition des gains de productivité entre les différentes parties prenantes.

Pour piloter leur activité, les entreprises ont l’habitude d’utiliser les ratios financiers et indicateurs de productivité qui correspondent aux standards de gestion. « Mais ce sont, pour la plupart, des indicateurs partiels », notent Jean-Philippe Boussemart et Hervé Leleu. Ils analysent le résultat d’exploitation ou la productivité du travail, par exemple, mais ne tiennent pas compte de l’ensemble des inputs et des outputs de l’entreprise.

Une méthode permet pourtant de le faire : celle des comptes de surplus, développée par le Centre d’Études des Revenus et des Coûts (CERC) au début des années 1970. Elle fournit un cadre cohérent pour l’analyse systémique des pratiques passées et à venir de l’entreprise, en permettant d’en apprécier les conséquences : performance productive, politique commerciale, gestion salariale, politique d’approvisionnement, stratégie d’investissement et de financement, etc. En période de tension budgétaire, de crise, cette méthode est particulièrement utile pour éclairer les décideurs dans leurs choix stratégiques.

Une méthode adaptée pour mesurer la création de valeur et la répartition des revenus

D’abord appliquée à quatre grandes entreprises françaises nationales (SNCF, Gaz de France, EDF, Charbonnages de France) au moment de sa création, cette approche ne s’est pas généralisée et a fini par tomber dans l’oubli. Sans système d’information suffisamment précis, elle était compliquée à mettre en œuvre, d’autant qu’elle nécessitait alors la présence d’économistes, un métier qui a disparu des entreprises au fil des ans.

Des contraintes pourtant loin d’être insurmontables. Avec leur contribution, Hervé Leleu et Jean-Philippe Boussemart la rendent même encore davantage opérationnelle pour les entreprises d’aujourd’hui. Explications : l’analyse des comptes de surplus décompose les variations de profit entre l’effet volume (variations des quantités achetées et vendues) et l’effet prix (variations des rémunérations et des prix). L’analyse du surplus de productivité repose alors sur une idée pleine de bon sens : l’entreprise ne peut distribuer, sous forme de variation de rémunération ou d’avantage prix, que les gains de productivité qu’elle est capable de générer.

Jean-Philippe Boussemart et Hervé Leleu enrichissent cette méthode en la combinant avec leur approche de la théorie de la production économique, qui permet de distinguer les gains de productivité liés à l’amélioration de l’efficience technique de l’entreprise (comme les processus ou le management) de ceux liés au progrès technique (qui permet de produire davantage avec les mêmes ressources). Cette dernière approche est particulièrement intéressante dans les secteurs non marchands où les prix ne sont pas régulés par l’offre et la demande.

À qui profitent les gains dans l’industrie automobile américaine ?

Hervé Leleu et Jean-Philippe Boussemart ont appliqué l’analyse des comptes de surplus aux industries américaines sur les 25 dernières années. Ils ont ainsi étudié à la fois l’impact de la crise économique de 2008 sur les gains de productivité, et la façon dont ces gains ont été répartis entre les clients, les salariés, les fournisseurs et sous-traitants, l’équipement et les apporteurs de capitaux (actionnaires, prêteurs, etc.)

Dans le cas de l’industrie automobile, une première analyse a ainsi montré que les clients avaient été les premiers bénéficiaires d’avantages prix ; les employés également, mais dans une très moindre mesure (4 % des ressources contre 94 % pour les clients). Une seconde analyse, ayant consisté à comparer la répartition des gains de productivité à celle de l’ensemble des secteurs de l’économie américaine, a mis en évidence un résultat contre-intuitif pour un pays capitaliste : les gains de productivité ont davantage bénéficié aux salariés qu’aux actionnaires et prêteurs : 49 % des gains de productivité allant à la rémunération des salariés, 39 % à la profitabilité et 12 % à celle des fournisseurs. Un tel résultat peut susciter des conclusions catégoriques que les chercheurs proposent de nuancer : des données encore plus fines sur la répartition des salaires par catégories d’employés permettraient de préciser si ces gains bénéficient à l’ensemble des collaborateurs ou surtout aux mieux rémunérés d’entre eux.

Globalement, en tous cas, l’étude de Jean-Philippe Boussemart et Hervé Leleu montre que quand les gains de productivité sont importants, ils bénéficient tout particulièrement aux clients (à travers des baisses de prix) et aux entreprises (via des profits plus élevés). Quant à la rémunération des salariés, elle est peu corrélée aux gains de productivité de leur secteur d’activité et suit davantage le cycle macroéconomique.

Une méthode réplicable dans toutes les entreprises et dans tous les secteurs

Évidemment, ce type d’analyse pourrait être étendu à de nombreux secteurs d’activité et à des entreprises diverses, y compris des TPE. C’est d’ailleurs ce qu’ont entrepris de montrer Hervé Leleu et Jean-Philippe Boussemart avec les petites exploitations d’éleveurs du Charolais, en collaboration avec l’INRA de Clermont Ferrand. En s’appuyant sur 35 années de données agricoles disponibles, les résultats montrent que les agriculteurs profitent peu des gains de productivité captés par les filières aval, l’industrie agroalimentaire et la grande distribution.

Ce type d’étude pourrait être réalisé avec d’autres entreprises et d’autres secteurs d’activité acceptant de collaborer avec les chercheurs. Cependant, c’est loin d’être évident car ces données sont sensibles et stratégiques et les résultats de telles études le sont davantage encore. On imagine aisément l’impact sur les négociations salariales et les relations avec les actionnaires et syndicats d’une analyse qui chercherait à identifier qui, des clients, actionnaires ou des salariés, profitent des gains de productivité des banques mutualistes par exemple. Puisque l’utilisation de cette méthode apporte beaucoup de transparence, une entreprise qui voudrait s’en emparer aurait à sa disposition un excellent outil stratégique pour étudier sa création de valeur. Mais il est possible que la sensibilité et le caractère stratégique des résultats qu’elle permet de mettre en exergue soit un frein encore plus grand à son utilisation que sa difficulté technique.


Applications pratiques

L’analyse des comptes de surplus proposée par Hervé Leleu et Jean-Philippe Boussemart permet de piloter la création de valeur d’une entreprise comme peu d’autres méthodes peuvent le faire. La démarche nécessite une réflexion méthodologique préalable et un système d’information adapté, qui permet de distinguer l’effet prix de l’effet quantité (une dissociation difficile sur les charges financières ou la rémunération des actionnaires par exemple), mais elle apporte une vision extrêmement claire sur la répartition des gains de productivité.


[1] Jean-Philippe Boussemart, Hervé Leleu & Edward Mensah (2017) Generation and distribution of the total factor productivity gains in US industries, Applied Economics, 49:24, 2379-2393, DOI: 10.1080/00036846.2016.1240344


“Generation and distribution of the total factor productivity gains in US industries”, de Jean-Philippe Boussemart (CNRS, Univ. Lille, IESEG, Hervé Leleu (CNRS, Univ. Lille, IESEG), et Edward Mensah (UIC et IESEG), Applied Economics, 6 octobre 2016.

IÉSEG