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“Éclaireurs”, le film de celles et ceux qui réinventent leur métier pour un futur durable

Diplômée de l’IÉSEG en 2018, Hélène CLOITRE a fait de ses convictions écologiques le moteur de sa carrière professionnelle. Après une première expérience dans une grande entreprise, elle s’est réorientée vers l’entrepreneuriat social, avant de co-fonder l’association “Séisme” et de co-produire le documentaire engagé “Ruptures”, sorti en 2021. Elle a récemment co-réalisé le film “Éclaireurs”, sorti le 6 novembre 2025 en avant-première à Paris.

Hélène revient sur son parcours, la réalisation de ce film-documentaire, et la manière dont ses études l’ont accompagnée dans ses choix.

“Je n’étais plus alignée avec mon quotidien professionnel”

Quand Hélène CLOITRE termine son cursus académique à l’IÉSEG, elle entame son parcours professionnel, comme beaucoup de jeunes diplômés, au sein d’un grand groupe de la grande distribution. Une expérience formatrice, entourée d’une équipe bienveillante et d’un manager qu’elle appréciait particulièrement. Mais malgré ce contexte positif, un malaise profond s’installe. Hélène ressent un conflit éthique : difficulté à impulser des initiatives environnementales, frustration face à une industrie qui “accentue les inégalités sociales”, scènes du quotidien qui l’interpellent. « Je me suis demandé si je souhaitais réellement contribuer à tout cela, » explique-t-elle.

Cette prise de conscience la pousse à démissionner et à co-fonder « 28% – conserverie anti-gaspillage », une structure qui valorise des fruits et légumes destinés à être jetés, en partenariat avec des banques alimentaires. C’est à ce moment-là que le réalisateur Arthur GOSSET décide de suivre son parcours pour alimenter le documentaire “Ruptures”.

« Le film Ruptures a eu un succès national que l’on n’avait pas imaginé ! Il y a eu plus de 900 projections au total, » explique Hélène. « A l’époque, nous n’avions pas d’entité juridique pour gérer les droits de diffusion, nous avons donc dû créer l’association “Séisme” pour pouvoir répondre à la demande croissante de projections. » Avec les fonds récoltés, l’équipe lance alors un événement inédit : le Forum Séisme, dédié à l’orientation durable. Chaque année et depuis trois ans, le forum réunit à Rennes environ 6 000 participants, dont 4 000 étudiants et plus de 100 organisations engagées.

Réinterroger l’engagement : “bifurquer est un privilège qui n’est pas accessible à tous”

Si le film “Ruptures” mettait en lumière de jeunes diplômés choisissant de “bifurquer”, Hélène explique qu’au fil des rencontres, une nuance essentielle est apparue : beaucoup de jeunes n’ont tout simplement pas les conditions financières ou sociales pour quitter leur emploi et réorienter radicalement leur trajectoire. « Ruptures, c’est notre histoire personnelle. Mais elle n’a jamais eu vocation à représenter tous les jeunes. »

Cette réflexion marque un tournant : l’équipe décide alors de s’intéresser à toutes les formes d’engagement, y compris au sein même des organisations, pour tous ceux qui ne peuvent pas créer de « rupture » avec leur métier mais veulent et peuvent agir là où ils sont déjà, dans leur quotidien professionnel.

Éclaireurs : un documentaire sur celles et ceux qui transforment leur métier de l’intérieur

Hélène Cloitre et Arthur Gosset

« Éclaireurs s’inscrit dans la continuité de Ruptures. Tout le monde ne peut pas s’engager en faisant une « rupture » avec son travail. Alors, on s’est demandé : est-ce possible de s’engager quand on est ouvrier, gendarme, vendeur, doctorant… et qu’on a d’autres réalités ? Est-ce possible de venir bousculer les entreprises et les organisations de l’intérieur ? N’a-t-on finalement pas plus d’impact quand on arrive à faire bouger les choses en interne ? », explique la jeune réalisatrice.

Toutes ces interrogations ont poussé Hélène et son équipe à suivre, pendant trois ans, un gendarme à Limoges, une vendeuse dans un magasin de bricolage à Quimper, un documentaliste dans le bâtiment à Saint-Brieuc et une cheffe d’entreprise à Paris. Le film explore leurs réussites, leurs doutes, leurs leviers d’action, mais aussi des secteurs déjà bousculés par les enjeux climatiques : bâtiment, automobile, agriculture, santé, assurances…

Hélène et son équipe ont pris conscience que le monde du travail allait faire face à de nombreuses transformations pour s’adapter aux risques et enjeux environnementaux (pénuries de ressources, accès à l’eau, conditions de travail face aux chaleurs, enjeux énergétiques, etc…) et que ce sujet concernait finalement tous les travailleurs dans tous les secteurs d’activité. Le sujet de leur enquête s’est alors élargi pour passer d’un sujet autour des engagements individuels à un vrai enjeu de société.

Un processus de création pas tout à fait comme les autres

Pour ce film, l’équipe de production revendique une méthode singulière : un tournage spontané, sans scénario prédéfini, nourri de scènes de vie et d’émotions brutes. Résultat : 150 heures de rush pour un film d’une heure, et plus de huit mois de montage à temps plein, en collaboration étroite avec TV5MONDE, co-producteur du film. « On fait les choses un peu différemment de ce qui est fait habituellement dans le monde de l’audiovisuel. Nous avons les codes du documentaire avec le fonctionnement du reportage. On a filmé des personnes sur du long terme, avec des émotions, de l’incarnation, du vécu, des scènes de vie du quotidien. On ne pouvait pas écrire le scénario à l’avance car chaque tournage était imprévisible et incertain pour rester le plus authentique possible, au plus près de nos protagonistes», ajoute Hélène.

Côté diffusion, Séisme Productions vise des publics variés pour susciter une réflexion collective. « Nos trois cibles sont l’enseignement supérieur, les entreprises – y compris les collectivités – et le grand public, à travers les cinémas », explique-t-elle. L’objectif est d’encourager chacun à questionner l’impact écologique de son métier et la manière de s’engager à travers sa pratique professionnelle.

“L’IÉSEG m’a apporté une sécurité et les réflexes à avoir pour lancer un projet”

Quant à ses années passées à l’IÉSEG, Hélène CLOITRE explique que celles-ci sont loin d’avoir été vaines, malgré sa « rupture » avec son premier emploi. « Le diplôme de l’IÉSEG me garantit, si jamais tout cela ne fonctionne pas, de pouvoir retrouver un travail derrière… C’est sécurisant et rassurant pour prendre certaines décisions qui seraient plus risquées si je n’avais aucun diplôme. Ensuite, j’ai fait un master en entrepreneuriat. Cela m’a beaucoup aidée pour le lancement de l’association car j’ai acquis des réflexes de gestion de projet. Mon master m’a beaucoup aidée pour les sujets liés à la comptabilité, au juridique. Je suis maintenant cheffe d’entreprise et je me rends compte que j’ai aussi acquis beaucoup de notions en termes de Ressources Humaines qui me sont utiles aujourd’hui pour manager les équipes. »

Enfin, elle souligne l’importance des expériences à l’étranger qu’elle a eu pendant son cursus académique, et qui ont contribué à développer sa sensibilité environnementale en se confrontant à d’autres problématiques, d’autres réalités.