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Comment passe-t-on d’études à l’IÉSEG à une carrière d’avocat sur des dossiers aussi sensibles qu’emblématiques comme les attentats terroristes du 13 novembre 2015, le double assassinat d’un couple de Français au Guatemala, des affaires d’associations de malfaiteurs ou de narcotrafic ? Pour répondre à cette question, Abed BENDJADOR (diplômé du Programme Grande École en 2009) nous ouvre les portes de son cabinet, mais aussi d’un métier qui nourrit de nombreux fantasmes et dont l’objectif principal le passionne toujours autant : faire tomber les masques. Apporter de la technicité dans un débat, amener les juges à prendre du recul, de la hauteur, trouver les mots justes, la bonne stratégie, réussir à convaincre…
Vous avez baigné dans le milieu des avocats depuis votre plus tendre enfance. Votre parcours était-il écrit d’avance ?
Mon père est effectivement avocat, mon oncle l’était, une de mes cousines également. Même si j’ai grandi avec des histoires de cour d’assises et d’anecdotes judiciaires racontées à table, je n’ai jamais subi la moindre pression familiale. Bac en poche, je souhaitais m’émanciper, bâtir mon propre cursus et j’ai intégré l’IÉSEG en visant une carrière dans la finance. La vocation d’Avocat s’est imposée au fil de mes études, avant de devenir une évidence.
Qu’avez-vous ressenti le jour où vous êtes devenu avocat au terme de longues années d’études ?
J’ai prêté serment le 4 décembre 2017 devant la cour d’appel d’Orléans. C’était une immense fierté et un véritable soulagement après tant d’années de labeur. Je retiens surtout la charge qui pesait désormais sur mes épaules, les responsabilités qui m’attendaient et l’urgence de me mettre au travail. J’ai d’ailleurs assuré une audience pour le compte de mon père à peine trois heures plus tard…
Portrait
En intégrant l’IÉSEG en 2009, Abed se destine à la finance de marché. En fin de 2e année, M. Kazmierzack, enseignant en Droit, lui suggère de suivre un double-cursus. Il intègre la faculté de Droit Lille II en parallèle de ses études dans notre École. Diplôme en poche, il poursuit par un Master en droit des affaires et droit des affaires internationales à la Sorbonne.
Il rejoint ensuite un cabinet d’avocats en tant que juriste avant de tenter sa chance à l’école d’avocats en 2015. Il prête serment deux ans plus tard et s’oriente progressivement vers le droit pénal. Il dirige son cabinet à Tours aux côtés de son père depuis 2019.
Que faut-il retenir à propos du cabinet que vous dirigez depuis 2019 ?
Historiquement situé à Tours, il intervient en droit pénal et droit des affaires. Je dispose également de bureaux à Paris et de cabinets partenaires sur l’ensemble du territoire. J’ai actuellement 100 dossiers d’instruction en cours et autant de détenus dans plus de 15 maisons d’arrêt réparties à travers la France. Ma clientèle va de l’homme politique au chef d’entreprise, en passant par un père ou une mère de famille, un braqueur, un trafiquant de stupéfiants ou un terroriste.
J’interviens dans des dossiers dits de « criminalité organisée » mais aussi en droit pénal des affaires. Cette clientèle s’est développée par le bouche à oreille en détention ou à l’extérieur par les médias. Je plaide de 5 à 10 dossiers de cours d’assises par an (entre 2 jours et plusieurs mois) et ne peux dénombrer le nombre de dossiers correctionnels.
Quelles sont à vos yeux les qualités indispensables à votre profession ?
Sans aucun doute la capacité d’écoute, la curiosité intellectuelle, l’organisation du raisonnement, le courage, sans oublier l’essentiel, l’esprit de synthèse face à des dossiers volumineux à ingurgiter en un temps souvent très court. Si l’art de la plaidoirie est évidemment primordial, l’élément le plus important pour convaincre est la clarté et la pertinence du raisonnement. Il faut en outre une certaine endurance et beaucoup de patience, savoir se remettre constamment en question et ne pas se laisser aller ni à l’autosatisfaction ni au défaitisme. Enfin, il faut du courage. Le courage de se lever, le courage d’être parfois le dernier à croire…
Un tel engagement doit avoir des conséquences sur la vie personnelle…
C’est le moins que l’on puisse dire ! On peut être appelé à l’autre bout de la France pour une garde à vue de 96 heures, les audiences finissent tard… Je ne passe pas autant de temps que je le voudrais avec mes proches. Un autre aspect difficile à gérer concerne l’Humain : j’accompagne des gens dans des situations dramatiques pour lesquelles ma rigueur presque froide est mon plus grand atout. Ils attendent beaucoup de nous, notamment en matière de disponibilité et oublient parfois que nous avons une vie après minuit ou le droit de nous reposer.
Je pense également à la pression très forte, notamment dans les dossiers de grande criminalité organisée et/ou très médiatiques, où le moindre faux pas peut avoir des conséquences difficiles à rattraper. Mais c’est aussi ce que l’on recherche dans ce métier…
Des études en commerce semblent éloignées du quotidien d’un avocat. Qu’estimez-vous y avoir appris, avec le recul qui est désormais le vôtre ?
J’ai passé à Lille cinq années auxquelles je repense souvent, et j’y ai noué des amitiés qui perdurent aujourd’hui. Cinq années d’insouciance, de liberté, mais aussi cinq années au cours desquelles nous avons appris à nous responsabiliser. J’y ai acquis une culture générale, une ouverture sur la société, une façon d’être et d’interagir avec mes interlocuteurs et un enseignement qui m’ont aidé à être immédiatement efficace et pris au sérieux.
Le cursus m’a apporté une forme d’assurance en moi qui m’a permis de gagner un temps précieux sur le développement de mon activité. J’ai gardé des réflexes et des connaissances de base qui me servent encore quotidiennement. Sans l’IÉSEG, je ne serais pas l’Avocat que je suis aujourd’hui.
Pensez-vous qu’un jour vous estimerez avoir fait le tour de votre métier ?
Être Avocat a ceci de formidable que l’on apprend chaque jour. D’abord parce que l’être humain est une matière première inépuisable et qu’aucun client ne se ressemble. Ensuite, parce que le Droit est une matière vivante, en constante mutation, à l’image de notre société et des magistrats qui rendent la Justice. On ne fait donc, à mon sens, jamais le tour de la profession. En revanche, c’est un métier enrichissant, mais ô combien usant…
Quels objectifs vous êtes-vous fixés pour la suite de votre carrière ?
D’abord poursuivre le développement de mon cabinet sur différents axes, notamment la concrétisation de partenariats en cours avec des cabinets de conseil ou contentieux en droit des affaires, pour leur apporter mon expertise en matière pénale. Ensuite, pérenniser l’étalement géographique de mon activité qui m’amène à intervenir sur l’ensemble du territoire français. Enfin, continuer à lutter pour la défense des Droits et des Libertés individuelles.
Je pense notamment aux moyens d’investigation de plus en plus pointus mis à la disposition des enquêteurs dans les dossiers de stupéfiants et qui peuvent en faire usage avec de moins en moins de contrôle. Ces moyens d’investigation (logiciels espions sur les téléphones ou ordinateurs, géolocalisations en temps réel etc.) seront inévitablement, tôt ou tard, utilisés dans des dossiers de droit commun, et posent la question du secret des affaires et de la protection de nos vies privées. Gardons en tête que les lois dites d’exception finissent par tous nous impacter…