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Pour Loic PLÉ, novembre 2022 a marqué un tournant pour les institutions d’enseignement. En découvrant les premières heures de ChatGPT, le Directeur de la Pédagogie de l’IÉSEG a immédiatement compris que l’intelligence artificielle générative allait bouleverser le rôle de l’École, la posture des enseignants et les compétences attendues chez les étudiants. Trois ans plus tard, il dresse un premier bilan, avec lucidité, exigence et humilité.
Quelle a été votre réaction lors de votre découverte de l’IA générative, avec le lancement de ChatGPT en novembre 2022 ?
Je l’ai testée dès sa sortie et j’ai été bluffé par la qualité du produit et sa facilité d’utilisation. Je me souviens avoir parlé à l’époque d’une « bombe thermonucléaire à fragmentation », dont on ignorait – et dont nous ignorons toujours – la portée. J’ai immédiatement pensé aux conséquences sur l’enseignement : j’ai compris que son impact dépasserait le seul sujet des évaluations. L’IA allait forcément nous questionner sur la manière dont nous apprenons, dont nous enseignons et sur ce que nous attendons des étudiants. Il était évident qu’il allait falloir s’adapter et vite. Un mois après le lancement de ChatGPT, je présentais les enjeux, le fonctionnement et les conséquences de cette révolution au Comité de Direction. Quelques semaines plus tard, c’était au tour des professeurs et du personnel administratif de l’École…
Comment a réagi le monde académique ?
Tout le monde ne m’a pas pris au sérieux, mais la première réaction, comme partout ailleurs, a concerné les risques de triche. C’était à mon sens un angle à prendre en compte, mais insuffisant face aux défis et aux opportunités de cette technologie. Ces derniers sont sans aucun doute les plus importants et les plus déstabilisants de l’histoire de l’enseignement. Il est rapidement apparu que l’enjeu n’était en aucun cas de bloquer l’outil mais de s’y adapter avec intelligence et humilité.
Comment cette prise de conscience s’est-elle traduite ?
Nous avons adopté une démarche systémique vis-à-vis de cette technologie. Tout d’abord, nous avons édité un code de conduite à la mi-2023 pour encadrer l’usage de l’IA par les étudiants et les enseignants. Nous avons ensuite proposé des formations à nos professeurs et staff, avec l’obtention d’un badge, ensuite uploadable sur leur profil LinkedIn. Nos étudiants ont également bénéficié d’une formation courte pour les sensibiliser à l’utilisation éthique et pertinente de cet outil dans un cadre d’apprentissage. Pour cela, et dans une démarche de transparence et de pédagogie, nous avons nous-mêmes utilisé l’IA générative pour leur présenter des cas d’usage et leur portée.
A quoi sert encore une École à l’heure de l’IA ?
C’est une vraie question, mais elle n’est pas nouvelle puisqu’on se la posait déjà à l’époque des MOOC. En réalité, ceux qui en profitent le mieux ont déjà un socle de connaissances solide. Dans le contexte de l’IA, l’École sert à mon sens à structurer la connaissance, à développer l’esprit critique face à des outils probabilistes, à apprendre à apprendre. Il ne faut pas non plus sous-estimer la dimension sociale de l’apprentissage : l’humain, les échanges et la confrontation des points de vue restent centraux.
Parcours
Titulaire d’un PhD en sciences de gestion de l’Université Paris-Dauphine, Loïc a intégré l’IÉSEG en 2005.
Fondateur du Centre d’Innovation Technologique et Pédagogique (CETI) en 2009, il est aujourd’hui Directeur de la Pédagogie et enseignant en Management Stratégique.
Il travaille notamment sur l’intégration du client dans les business models des entreprises et sur les dynamiques de co-création et de co-destruction de valeur au sein des écosystèmes de services. Il s’intéresse également aux implications de l’IA sur les stratégies et organisations des entreprises.
L’évaluation n’est-elle pas le sujet le plus épineux ?
Sans aucun doute, mais il faut prendre de la hauteur sur cette thématique : l’objectif n’est plus de lutter contre la triche, mais de s’assurer que les étudiants ont bien appris et qu’ils maîtrisent les compétences et les connaissances pour les mettre en oeuvre dans des situations données. Cela implique des évaluations plus concrètes, plus fréquentes et sans doute plus exigeantes : mise en situation, suivi des raisonnements, progression dans le temps. C’est plus chronophage, mais bien plus pertinent.
Quel est le rôle de l’enseignant dans ce nouveau paradigme ?
Il redevient central et fondamental : sa mission a toujours été de motiver l’étudiant à apprendre. Face à l’illusion de la connaissance instantanée et à la tentation d’utiliser des outils qui peuvent faire le travail à leur place, les étudiants ont besoin de sentir la passion et l’engagement de leur professeur, mais aussi d’être guidés dans leur usage de l’IA. Le cours magistral descendant, même brillant, ne suffit plus. Place aux pédagogies actives : simulations, jeux, études de cas réels avec des feedbacks d’entreprises, etc. L’IA doit être intégrée comme un levier, pas comme un substitut. Nous n’avons bien entendu pas attendu son avènement pour former et accompagner nos professeurs dans l’élaboration de cours toujours plus interactifs et collaboratifs.
La question de l’éthique revient régulièrement dans les débats liés à l’IA : où faut-il placer le curseur sur une telle thématique ?
J’ai co-coordonné une étude sur les usages de l’IA dans les Grandes Écoles pour la CGE, présentée en novembre dernier. Elle démontre une prise de conscience, chez les étudiants comme chez les enseignants, de l’importance d’une utilisation transparente de cet outil : déclarer quand on l’exploite, expliquer dans quel cadre et avec quelles données, et être vigilant face aux risques de biais et d’hallucinations. Plus globalement, il faut veiller à ne pas bloquer l’innovation par une sur-régulation : on observe aujourd’hui une tension entre une approche très normative et une forme de « far west » technologique. L’innovation précède toujours la régulation. À mon sens, pour réguler intelligemment, il faut d’abord expérimenter…
Vous enseignez le management stratégique. A quel point l’IA est-elle un levier pour le monde de l’entreprise ?
Je distinguerais quatre rôles complémentaires : l’analyste stratégique qui collecte et analyse les informations ; le facilitateur stratégique qui amplifie la capacité à décliner la stratégie, permet l’automatisation intelligente et l’innovation ; le partenaire du collaborateur, qui n’est pas une substitution, mais une collaboration entre l’IA et l’humain ; et enfin la boucle d’apprentissage dynamique, qui permet l’enrichissement mutuel de l’IA et de l’humain via l’usage.
Autant d’aspects qui contribuent à l’adaptation stratégique, à la réactivité et à l’innovation des
organisations.
Quels conseils donneriez-vous pour tirer son épingle du jeu grâce à l’IA ?
Je leur conseille tout d’abord de connaître les outils, leur fonctionnement et leurs limites pour ensuite l’utiliser à leur profit de manière éthique. Ils auraient tort, par exemple, de se passer de cette technologie pour analyser et améliorer leur CV, préparer leur entretien et ainsi gagner en efficacité. Face aux bouleversements en cours, il faut rester curieux et ouvert, mais aussi identifier ses forces pour voir comment s’appuyer sur l’IA pour aller un cran plus loin et devenir excellent dans son domaine.
Comment imaginez-vous le futur de l’IA ?
Compte tenu de la rapidité des évolutions, il est difficile de se projeter au-delà de deux ou trois ans. Et encore, c’est optimiste ! C’est d’ailleurs la raison pour laquelle notre stratégie IA en interne s’étale sur l’année 2025/2026, avec des mises à jour régulières. Il est indéniable que cette technologie va continuer à transformer en profondeur aussi bien l’enseignement que le monde professionnel. L’IÉSEG poursuit ses missions en intégrant l’IA chaque fois que cela est possible, mais reste humble et agile pour toujours garder une longueur d’avance.
Cet article a été rédigé par Luna Créations pour le magazine IÉS, le magazine de IÉSEG Network, l’association des diplômés de l’École.