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[Histoire de Diplômé] Corentin HEINTZ, Mistral Gagnant

L’Europe a-t-elle vraiment dit son dernier mot en matière d’IA face aux géants américains et chinois ? Absolument pas, répond Corentin HEINTZ (diplômé du Programme Grande École en 2016), Account Executive chez Mistral, acteur incontournable du Large Language Model (LLM). Pour lui, un écosystème de start-up ambitieuses, des talents de haut niveau et la volonté de proposer des alternatives souveraines sont autant d’atouts qui assoient la légitimité de notre continent, avec la France comme l’un de ses épicentres. Usages concrets, enjeux éthiques et environnementaux, attentes du monde de l’entreprise, impact sur les métiers de demain, il nous offre une plongée éclairante dans une révolution technologique qui façonne d’ores et déjà le quotidien du monde professionnel.

Vous êtes Account Executive chez Mistral depuis septembre 2024. Que faut-il retenir à son sujet ?

Mistral est l’unique acteur européen reconnu sur le marché du LLM. Les barrières à l’entrée pour cette technologie sont tellement hautes (faible nombre d’experts sur le sujet et coût élevé des puces Nvidia) que cela limite le nombre de nouveaux concurrents. Notre force réside dans la flexibilité de déploiement de nos modèles et solutions.

LLM, vous avez dit LLM ?

Un Large Language Model (LLM) est une forme d’intelligence artificielle conçue pour comprendre et générer du langage naturel, similaire à la manière dont les humains communiquent. Capables de rédiger des textes, de traduire en plusieurs langues et de mener des conversations, ils représentent une avancée majeure dans la façon dont les machines comprennent et interagissent avec les humains et ce qu’ils écrivent.

C’est sur cette base que ChatGPT et Mistral fonctionnent par exemple. Ces modèles sont une branche spécifique de l’IA, concentrée sur le langage. Ils illustrent comment l’IA peut non seulement imiter les capacités humaines mais aussi les étendre.

Comment cette flexibilité se concrétise-t-elle ?

Lorsque vous faites appel à un LLM, vous avez deux possibilités : soit utiliser un modèle hébergé par un fournisseur, soit héberger vous-même un modèle open-source sur vos propres serveurs. Mistral propose les deux approches, la seconde étant plébiscitée par les entreprises de secteurs sensibles (finance, santé, défense, etc.) qui préfèrent utiliser leur datacenter pour éviter toute fuite de données.

Le sujet de l’IA est souvent lié à celui de l’autonomie stratégique : pour quelles raisons et de quoi s’agit-il exactement ?

L’autonomie stratégique est en effet l’un des sujets majeurs en matière d’IA, notamment pour les entreprises. Il convient néanmoins de distinguer plusieurs niveaux. Une souveraineté totale consisterait à utiliser des modèles LLM français fonctionnant avec des cartes graphiques produites par une société française, elles-mêmes fabriquées avec des minerais exploités par des sociétés françaises sur notre sol. En pratique, c’est tout simplement impossible. Un modèle plus réaliste se joue à échelle européenne : des solutions et des modèles européens, hébergés chez des fournisseurs européens (Scaleway ou OVH en France, par exemple) sur des serveurs américains (Nvidia).

L’Europe peut-elle vraiment faire le poids face aux géants chinois et américains pour ne citer qu’eux ?

En faisant abstraction de la partie serveurs (monopolisée par Nvidia), l’Europe dispose de nombreux atouts pour voir émerger des champions du monde de l’IA : un vivier de talents ultra qualifiés, une main d’oeuvre abordable, en comparaison avec les USA, et un marché intérieur en recherche constante de solutions locales. En France, on peut citer des acteurs comme HuggingFace (plate-forme n°1 des modèles open-source), Poolside, Dust, H, Photoroom. En Europe, des sociétés comme Black Forest Labs, Lovable, DeepL sont également de bons exemples de success-stories au niveau mondial. Et nul doute que ce n’est qu’un début…

Quelles sont les attentes des clients qui font appel à vous et comment les accompagnez-vous dans l’adoption de solutions IA ?

Nos clients ont des profils variés.
Tout d’abord, des entreprises qui débutent leur transformation IA et attendent des conseils sur les cas d’usage à prioriser et la manière de les mettre en oeuvre. C’est notamment le cas des établissements d’enseignement supérieur qui sont en recherche de solutions clés en main pour rendre l’IA accessible à un public moins expert.
Ensuite, on trouve des acteurs du monde économique déjà très avancés dans leur utilisation de cette technologie et qui souhaitent améliorer la qualité des résultats, diminuer les temps de réponse et les coûts. C’est notamment le cas de scale-ups comme Qonto, Doctolib ou Mirakl qui disposent des équipes en interne pour bâtir de nouvelles fonctionnalités sur des modèles existants.
Enfin, il est également courant que l’on nous demande d’intégrer l’IA dans des processus classiques afin d’opérer des transformations digitales à grande échelle.

Pouvez-vous citer un cas concret ?

Nous avons travaillé avec un acteur industriel sur les données de ses machines de production. En réduisant grâce à l’IA les temps d’analyse, les techniciens peuvent désormais prendre des décisions plus rapides et plus précises, réduisant ainsi les pertes de matériaux et augmentant la productivité des chaînes de fabrication. Dans l’industrie high-tech, le partenariat entre Mistral et ASML est également un exemple d’applications de l’IA dans des chaînes de production.

Vos clients sont-ils attentifs aux aspects RSE des solutions proposées puis déployées ?

Oui, et de plus en plus. On sent un vrai mouvement et une prise de conscience collective sur cet enjeu. Mistral y répond en rendant publiques ses recherches sur l’impact environnemental de l’entraînement et de l’utilisation de ses modèles, en collaboration avec Carbone 4. Il s’agit de la première étude de ce type pour un fournisseur de LLM. Nous allons également plus loin en veillant à produire des solutions moins gourmandes en puissance de processeurs, et donc en électricité que nos homologues américains et chinois.

Le parcours de Corentin HEINTZ

Diplômé en 2016, Corentin débute sa carrière au sein du Graduate Program d’Amazon Web Services (AWS) à Madrid, avant d’évoluer en tant que Territory Manager au Luxembourg en 2017, puis Senior Account Manager à Amsterdam en 2019. Son rôle est alors d’accompagner les entreprises dans leur transformation digitale à travers les services cloud de son employeur.

Fin 2023, il observe les premières utilisations de l’IA générative chez ses clients. Fasciné par le potentiel et l’accessibilité de cette technologie, il rejoint tout naturellement Mistral en septembre 2024 pour s’occuper des « Digital Natives » en tant qu’Account Executive.

Sa mission consiste à couvrir l’intégralité du cycle de vente des nouveaux clients : qualification des leads entrants, création de campagnes « outbounds », conseil sur les cas d’usages prioritaires et les choix de modèles/solutions Mistral, négociation, gestion des projets de transformation digitale et animation de séances de démonstration produits pour familiariser les nouveaux utilisateurs aux outils IA.

Certains utilisateurs s’inquiètent de l’aspect éthique de l’IA : cela fait-il partie de vos préoccupations et comment y répondez-vous ?

Mistral est et restera un fournisseur d’outils disponibles pour le grand public qui peut les utiliser à bon ou mauvais escient. Nous accordons bien entendu une grande importance à la véracité des informations fournies, notamment via Le Chat, raison pour laquelle nous avons noué un partenariat exclusif avec l’AFP (Agence France-Presse). La réglementation européenne sur l’IA (AI Act) vise également à encadrer son utilisation dans des cas d’usage à haut risque (comme le recrutement, par exemple) afin d’éviter au maximum les biais.

Vous évoquiez les établissements d’enseignement supérieur. Comment les convaincre du potentiel de vos solutions ?

Prenons l’exemple des collaborateurs : un tel outil peut jouer le rôle d’assistant de travail pour gagner du temps, clarifier une idée, synthétiser ou automatiser les tâches à faible valeur ajoutée. Pour les enseignants-chercheurs, on peut le considérer comme un soutien à l’ingénierie pédagogique et à la recherche, dans le respect de l’intégrité académique et des protocoles de confidentialité. Quant aux étudiants, ils peuvent l’utiliser pour réviser plus efficacement et bénéficier d’un appui quotidien en créant de nouveaux supports d’apprentissage : QCM, slides, jeux, etc. La démarche n’est pas encore totalement ancrée chez les apprenants et c’est à mon sens aux écoles d’avoir un temps d’avance sur le sujet.

Les sentez-vous prêtes ?

Oui, et je suis ravi de voir que des écoles comme l’ESSEC, l’EM Lyon et bien entendu l’IÉSEG ont noué des partenariats avec Mistral ou d’autres acteurs de l’IA pour implémenter leurs solutions en interne. Cela permet de créer et d’exposer les étudiants à des sujets aussi variés que les méthodes de collaboration, les prompts, les librairies RAG, etc. Des sujets qui font d’ores et déjà partie du quotidien de beaucoup d’entreprises. Les maîtriser dès aujourd’hui permet d’avoir une longueur d’avance et devient une compétence attendue comme l’étaient Word et Excel il y a quelques années.

Comment imaginez-vous le futur de l’IA ?

Dans les années à venir, l’IA ne sera plus une option mais une nécessité ; nul doute qu’elle aura un impact sur la majorité des métiers au cours de la prochaine décennie. Nous sommes en train de passer d’une IA axée sur la rédaction et le code à des applications vocales (commerciaux, supports), qui créeront de nouvelles opportunités de carrière. Dans un avenir proche, la robotique sera fortement influencée par les avancées des modèles IA en termes de capacités de décisions autonomes par exemple. Pour les entreprises, le futur repose plus que jamais sur une autonomie stratégique forte avec des modèles flexibles, éthiques et à basse consommation énergétique.

Cet article a été rédigé par Luna Créations pour le magazine IÉS, le magazine de IÉSEG Network, l’association des diplômés de l’École.