Deux étudiants traversent l’Atlantique et une partie du Pacifique à bord d’un voilier
Pendant leur année de césure, Augustin CLARET DE FLEURIEU et Jean-Baptiste QUINTIN, tous deux étudiants à l’IÉSEG, ont réalisé un rêve un peu fou : traverser l’Atlantique puis une partie du Pacifique à bord d’un voilier de 11 mètres, acheté sur Leboncoin et rénové de leurs mains. Accompagnés d’un troisième équipier, Gabriel, et épaulés par l’association la Guilde, ils ont vécu un an entre tempêtes, escales mémorables et retour à l’essentiel. De la Bretagne au Sénégal, du Panama à la Polynésie… rencontre avec deux étudiants qui n’ont pas peur d’affronter des défis.

Comment est née l’idée de ce projet ?
Jean-Baptiste : Le projet est né d’un rêve commun que nous avions de partir à l’aventure, repousser nos limites, vivre quelque chose de fort en émotions et qui nous pousserait dans nos retranchements. Nous étions trois dans ce projet et nous sommes tous trois Scouts marins. À force de rêves et de discussions, on en est arrivés à l’idée de faire une année de césure pour rejoindre la Polynésie à la voile. A l’origine, nous avions prévu d’aller jusqu’en Australie mais cela aurait demandé de passer très vite sur certaines destinations.
Augustin : C’était aussi pour avoir un parcours différent de celui qui nous était destiné. Nous nous sommes dit que si, à un moment de notre vie, nous pouvions prendre un chemin différent, c’était celui-ci et c’était maintenant. L’objectif, c’était de « retourner à l’essentiel ». Ça peut sembler un peu banal dit comme ça, mais sur un bateau à trois, pendant de grandes traversées, sans connexion, sans téléphone, on se retrouve avec des activités simples, on réapprend à vivre ensemble. On a vraiment réussi à remplir cet objectif.
À quoi ressemblait votre quotidien à bord ?
Augustin : Il y avait deux types de journées complètement différentes. En navigation, nos activités principales étaient la lecture, s’occuper du bateau, et chercher de nouveaux sujets de discussion pour passer le temps. La perception du temps devient complètement différente sur les longues traversées.

Et il y a les quarts de nuit : le jour, on est toujours trois sur le bateau, on est trois skippers, tous responsables. La nuit, chacun passe ses quarts seul sur le pont à surveiller que tout va bien. On avait le temps de réfléchir, écouter des podcasts, admirer des paysages qu’on n’avait jamais vus : des ciels étoilés, des couleurs impressionnantes. Au début, nos quarts de nuit étaient courts mais très éprouvants ; à la fin du projet, on faisait des quarts de 4h chacun, sans difficulté mais avec toujours autant de plaisir.
Jean-Baptiste : En mer, quand les conditions étaient bonnes, nos activités se résumaient effectivement à des choses assez simples : la lecture, la pêche, la cuisine, des discussions en tout genre… mais d’un moment à l’autre, tout peut changer très vite : le vent peut forcir ou tourner, il faut savoir passer d’un moment de détente à un mode « action-réaction » très rapidement.
Quand les conditions sont mauvaises, chaque activité devient difficile. Ne serait-ce que de se servir un café ou essayer de se faire à manger devient compliqué ! Notre bateau étant vieux, il faisait beaucoup de bruits aussi. Cela pouvait devenir anxiogène quand on n’arrivait pas à identifier d’où provenait un son bizarre. Après plusieurs jours de navigation difficiles, remettre pied à terre était un soulagement.
Comment vous êtes-vous préparés pour une telle aventure ?
Augustin : Le projet a duré un an, mais on l’a préparé pendant un an et demi, et c’était finalement plus laborieux de le préparer que de le réaliser ! On s’était dit qu’on ne partirait pas sans avoir monté une association et trouvé des soutiens d’entreprises. Ça a demandé des heures et des heures de démarchages pour trouver des partenaires qui nous soutiennent pour acheter le bateau d’occasion et le réparer. On a réussi, un peu sur le fil, à convaincre des entreprises de nous suivre sur ce projet qui n’était pas toujours perçu comme sérieux. Nous avons eu beaucoup de refus, mais au final, ça a payé. Les dons ont servi à acheter le bateau qu’on a ensuite revendu à Tahiti, le montant étant reversé à l’association La Guilde.

Jean-Baptiste : Je dirais que c’était la partie la plus difficile, parce qu’on savait qu’une fois qu’on aurait un bateau, le projet allait se faire. Alors que sans sponsor, pas de projet, et on savait de manière réaliste qu’il y avait beaucoup de chances que ça ne se fasse pas. C’était difficile, surtout au niveau de la motivation : il fallait garder l’énergie pour passer l’appel suivant juste après un refus. C’est très formateur finalement ; ça nous apprend à ne rien lâcher malgré la difficulté.
Augustin : Pour la partie navigation, nous étions tous les trois aux Scouts marins (ce sont les Scouts classiques avec une partie navigation en plus), c’est comme ça que nous nous sommes rencontrés. Chaque été pendant cinq ans, nous avons fait une semaine de stage de voile. Au bout de trois ans, nous avons passé le brevet de « patron d’embarcation », qui permet d’être responsable du bateau. Mais tout ça restait de la navigation côtière : partir le matin, revenir le soir.
On s’est beaucoup préparés sur la sécurité : nous avons reçu des conseils de professionnels et Jean-Baptiste a suivi une formation de survie en mer. On a beaucoup appris sur le tas, et énormément grâce à l’entraide dans le milieu de la navigation.
Jean-Baptiste : On avait un timing très serré, peu de flexibilité, et un budget limité qui nous obligeait à faire des choix : les formations étant coûteuses, nous avons priorisé la survie et la sécurité en cas de problème majeur. J’ai donc suivi une formation de survie en mer, tandis qu’Augustin a passé un diplôme de radiophonie navigation, mécanique, mais aussi infirmerie, savoir faire des points de suture.

Quelles ont été vos escales les plus marquantes ?
Augustin : Une grosse partie du projet tournait autour de la Guilde, une association avec laquelle on a construit le projet. Elle récolte des fonds en France pour soutenir de petites associations partout dans le monde, et a un volet aventure qui a résonné avec notre projet. Notre rôle était d’être des ambassadeurs pour La Guilde : rejoindre ces associations, passer du temps avec elles, faire de petits reportages pour mettre en lumière leurs actions.
Notre première escale marquante a été Dakar, au Sénégal. Ce n’est pas dans le parcours classique de la Transatlantique, mais on s’y est arrêtés pour retrouver la Guilde. C’était un vrai dépaysement, et l’expérience avec l’association nous a permis de nous immerger directement dans une activité locale, sans y aller en simples touristes.
Notre parcours complet a été le suivant : Bretagne, Espagne, Lisbonne, Canaries, Dakar, Cap-Vert, Martinique, les Grenadines, la Colombie, les îles San Blas, le Panama et son canal, puis les Galápagos, et enfin la Polynésie.
Quel a été le moment le plus difficile de la traversée ?
Jean-Baptiste : Notre départ nous a tous les trois marqués : on était hyper excités de partir après trois mois de réparations du bateau, mais les conditions étaient très mauvaises. Le bateau tapait dans les vagues, on a déchiré une voile dès la première nuit. Ça nous a à la fois rodés et rappelé que la navigation n’est pas un jeu d’enfant. Heureusement, on avait plusieurs jeux de voiles, et on a pu réparer celle-ci une fois arrivés à Dakar.

Pendant la Transatlantique, on avait embarqué deux « bateau-stoppeurs », des personnes qui demandent à être prises à bord pour une traversée. Une nuit, un grain arrive, une masse nuageuse avec une pluie violente qui peut faire doubler ou tripler le vent en quelques secondes. Il faut réagir très vite, mais cette fois-là, la personne de quart a voulu gérer seule, sans réveiller personne. Je dormais dans le carré, j’ai été le premier réveillé en entendant les voiles battre dans tous les sens. Dehors, il pleuvait des trombes, le vent était violent, et notre voile avant (le moteur principal, impossible à remplacer) s’était prise dans un câble et commençait à s’arracher. Le bateau est devenu incontrôlable, et il y avait 3 à 4 mètres de houle. On s’est tous retrouvés à l’avant du bateau, secoués dans tous les sens, pour démêler la voile. Tout s’est bien terminé au final, mais ce fut une vraie épreuve ! Après ce genre de moment, plus personne ne parle : on réalise juste que c’est fini et que tout va bien au final.
Augustin : Je me souviens aussi d’un moment en Polynésie, à la sortie d’un atoll. On avait pris du retard et on est sortis de nuit, avec un courant plus fort que prévu et une houle grandissante. Arrivés devant la passe, en pleine nuit, nous nous rendons réellement compte de la taille des vagues à mesure que nous nous en approchons. Mais avec le courant qui nous pousse, impossible de faire demi-tour. La passe était très étroite, entourée de hauts-fonds, et notre manœuvrabilité fortement réduite. Pendant une dizaine de minutes, nous avons donc tenté tant bien que mal de garder notre cap, avec près de cinq mètres de houle qui se fracassait sur le bateau, en essayant surtout de ne pas finir sur les rochers.

Jean-Baptiste : Je trouve que ça résume bien la navigation : une fois qu’on est dans la situation, il n’y a aucune échappatoire. On est obligés de continuer et de faire en sorte que tout se passe bien.
Qu’avez-vous appris sur vous-mêmes en vivant en mer, sur un espace si restreint à trois, pendant une si longue période ?
Jean-Baptiste : On se connaît comme notre poche maintenant ! Et ça nous a appris à voir comment on réagit face à des situations qu’on ne rencontre presque jamais, comme l’ennui extrême. Globalement, c’était plus facile que ce que j’aurais imaginé de vivre tous les trois ensemble.
Augustin : Partir en vacances avec des amis, c’est facile ; vivre une aventure comme celle-ci, c’est différent. Pour moi, ce que j’ai le plus développé, c’est l’adaptabilité, le fait de savoir mettre parfois ses envies ou son ego de côté pour avancer ensemble.